Le lait européen étouffe la production africaine

06/11/2018

Pour éviter que son lait, produit à Amblève, ne se retrouve sur le marché africain, Erwin Schöpges et Fairebel soutiennent un projet de lait équitable au Burkina.kina Faso, (source) Emmanuel HUET - L'Avenir

Pour éviter que son lait, produit à Amblève, ne se retrouve sur le marché africain, Erwin Schöpges et Fairebel soutiennent un projet de lait équitable au Burkina.

La surproduction de lait européen, transformée en poudre, inonde l’Afrique. Des producteurs belges (Fairebel) ont décidé de soutenir leurs collègues du Burkina Faso.

L’Europe produit trop de lait, c’est connu. On sait aussi que les producteurs laitiers travaillent régulièrement à perte: une aberration. Mais ce qu’on sait moins, c’est que notre système empêche aussi les producteurs africains de se développer. En Europe, la surproduction est transformée en poudre de lait qui est ensuite vendue à bas pris en Afrique. Et, dans les commerces locaux, c’est cette poudre reconstituée qui inonde le marché, freinant ainsi la mise en place d’une filière locale. «Le lait reconstitué coûte moins cher, constate Ibrahim Diallo, président de l’UMPL (Union nationale des mini-laiteries et producteurs du lait local du Burkina Faso). La poudre est ensuite regraissée avec de l’huile de palme».

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En Belgique, les producteurs rassemblés sous le projet Fairebel ont pris conscience de cette situation. Depuis plusieurs années, ils la dénoncent. Et ils ont aussi pris le parti de soutenir leurs collègues du Burkina en les aidant dans la mise en place de mini-laiteries et en soutenant le projet Fairefaso. «Il y a en permanence 400 000 tonnes de poudre de lait dans les stocks européens, constate Erwin Schöpges, président de Fairebel. Cela correspond à environ 5 milliards de litres de lait». Un volume qui dépasse l’ensemble de la production annuelle belge! «Au lieu d’exporter notre poudre, on a préféré exporter notre savoir-faire. On a le même combat qu’eux. On a basé le commerce équitable sur les échanges nord-sud. Mais c’est plutôt du commerce nord-nord et sud-sud qu’il faut faire. Au Burkina, quand les gens achètent des sachets de lait, ils pensent que c’est du lait local». Cette transformation du lait est aux mains de multinationales qui ont bénéficié d’une faible fiscalité sur ces produits. « Ces multinationales n’ont aucun intérêt à développer le pays. Et si on continue à habituer les Africains avec ce lait allongé, ils en oublieront le goût du lait naturel».

Le lait européen étouffe la production africaine
Ce sont essentiellement les femmes qui s’occupent de la production laitière eda Huet

«Une génération élevée par le lait en poudre»

Le projet Fairefaso vise ainsi à mettre en place une filière complète depuis la traite jusqu’à la transformation du produit. «Toute une génération a été élevée par le lait en poudre», regrette Ibrahim Diallo.

Aujourd’hui, seulement 5% du lait burkinabé est transformé au travers des 150 mini-laiteries que compte le pays. «On estime que 10 à 20 milliards de CFA (15 à 30 millions d’euros) sont perdus pour importer des produits laitiers».

Au travers du projet Fairefaso, les producteurs belges lancent un signal de solidarité alors que leur situation personnelle n’est pas forcément à envier.

Ce projet Fairefaso est notamment soutenu par le CNCD-11.11.11, Oxfam et VSF (Vétérinaires Sans Frontières).

Le lait pour de meilleurs revenus

Emmanuel est producteur laitier à Koudougou, à une centaine de kilomètres de Ouagadougou. Il y a quatre ans, la création d’une mini-laiterie à quelques kilomètres de son exploitation a complètement bouleversé sa vie et celle de ses 7 enfants.

Aujourd’hui, il est à la tête d’un troupeau de 36 animaux dont 24 vaches laitières. «Quand j’avais construit mon hangar, c’était pour faire de ‘l’embouche’ (NDLR: de l’engraissement). Mais avec la laiterie, j’ai préféré l’alimenter avec mon lait. Grâce à ce supplément de revenus, j’ai pu acheter d’autres vaches. Le lait, c’est un marché garanti». Il produit en moyenne vingt litres par jour et doit ensuite acheminer sa production soit à moto, soit ce sont les enfants qui transportent les bidons à vélo. «Nos problèmes principaux, c’est l’approvisionnement d’eau et le transport du lait».

Fairebel: solidaire jusqu’en Afrique

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Laits, beurre, fromage... La gamme Fairebel est assez large. eda E. H.

Depuis sa création, en 2009, le lait Fairebel a trouvé sa place dans les rayons des grandes surfaces. La coopérative compte environ 500 producteurs (dont 70% de Wallons) et transforme environ 9 millions de litres de lait. « Cette année, j’espère qu’on va atteindre les 10 millions», ambitionne Erwin Schöpges, le président de la coopérative. L’objectif, c’est d’atteindre les 11 millions «pour communiquer et dire que chaque Belge a bu au moins un litre de notre lait». Mais le véritable souhait, c’est d’arriver à 20 millions de litres afin de pouvoir financer sa collecte de lait et de construire une laiterie. «Il faut développer le volume de vente en Flandre car il y a encore un gros potentiel».

Fairebel permet ainsi aux producteurs de son réseau de bénéficier d’un prix rémunérateur. Car consommer local, ce n’est pas suffisant, insiste l’agriculteur d’Amblève (Amel). «C’est bien de manger belge. Mais si c’est du poulet à 2-3€ le kilo, ça ne suffit pas si le produit est acheté à prix bas».

C’est aussi en 2009, lors de la crise du lait, que les premiers contacts ont été noués avec les producteurs africains. On se souvient notamment de ces images où les producteurs wallons déversaient leur lait dans un champ à Ciney. Contre toute attente, les agriculteurs belges avaient reçu le soutien de leurs collègues africains «alors qu’on craignait de se faire agresser par ces pays où il y a la faim». Erwin Schöpges a alors commencé à s’intéresser au cas africain et à cette poudre de lait européenne qui inonde le continent. «On est donc allé voir la réalité sur place…»

Pendant deux ans, Fairebel a soutenu financièrement, via Oxfam, des projets de mini-laiteries. Les moyens de la coopérative étant limités, Fairebel oriente désormais son aide vers les conseils et les échanges de savoir.

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«On fait du dumping social sur le marché africain»

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En interne, il est aussi important de communiquer vers les producteurs belges. «On fait du dumping social sur le marché africain, regrette-t-il. On dit donc à nos producteurs qu’on crée des dégâts sur place». Autour du projet du Burkina, d’autres initiatives commencent à voir le jour au Sénégal, au Niger, au Mali, au Tchad. En France, Fairefrance a aussi investi dans le soutien à une mini-laiterie.

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eda Huet Pour éviter que son lait, produit à Amblève, ne se retrouve sur le marché africain, Erwin Schöpges et Fairebel soutiennent un projet de lait équitable au Burkina.

INTERVIEW: Ibrahim Diallo, président de l’UMPL(Union nationale des mini-laiteries et producteurs du lait local du Burkina Faso)

Le lait européen étouffe la production africaine
Ibrahim Diallo et les producteurs burkinabé ont reçu leurs collègues de Fairebel et Fairefrance eda Huet
Vous connaissez les difficultés des producteurs belges et européens. Votre situation est-elle similaire au Burkina Faso?

Depuis 2015 et la suppression des quotas laitiers, on sait que leur situation est difficile. Nous avons donc soutenu leurs actions. En Europe, ils ont aussi besoin de prix rémunérateurs et nous avons les mêmes difficultés au Burkina.

Comment mieux valoriser votre production locale?

À l’image de Fairebel, nous allons créer Fairefaso pour distinguer le lait local du lait importé. Au Burkina, il n’est pas exigé d’indiquer le contenu du produit. On peut dire qu’un yaourt est bon mais on ne sait pas d’où il vient. Pour nous, c’est donc important de conscientiser les filières et les consommateurs.

Vous êtes pris au piège par les multinationales?

Ces multinationales ont installé chez nous des unités de conditionnement pour le lait. On ne peut pas les en empêcher mais on peut dénoncer. En créant Fairefaso, on crée aussi notre résilience face au lait importé. Quand le marché du lait ne va pas en Europe, les prix mondiaux sont à la baisse et ce lait se retrouve chez nous et moins cher!

La solution, c’est le développement de mini-laiteries?

Les petits producteurs sont essentiellement des femmes. Ces mini-laiteries sont nées de la volonté des femmes de valoriser le lait. Elles ont été introduites en 1990 et ont pour objectif d’éduquer les consommateurs. C’est le marché qui tire la production. Et, s’il n’y a pas de marché, il n’y a pas de production.